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Dernière Frontière Avant le Monde de Bernard Belletante

résumé

Une analyse fine de la situation de l'enseignement supérieur tirée d'une série d'entretiens entre un directeur de grande école et un néophyte convaincu par la convergence des voix qui réclament une mise à plat de l'enseignement, une remise en question et une refonte pour intégrer les transformations que provoque un monde ouvert. Demain le parcours d'apprentissage, à la fois présentiel et virtuel, devra dépasser les frontières et les barrières.

Sommaire

  • Faisons évoluer la chaîne de valeur de l’enseignement
  • Une rupture du temps et du lieu
  • Le nouveau rôle de l’enseignant
  • Nouvel espace mondial et nouvelle gouvernance
  • Une nouvelle finalité de l’enseignement
l’entretien
Bernard Belletante : 'Le numérique et la digitalisation explosent les frontières de nos services intellectuels'

Dans votre ouvrage, vous parlez de 'l’implosion des murs de l’éducation. Quels sont ces murs, et pourquoi implosent-ils ?

Bernard Belletante : 'Pour moi, l’éducation a une mission : préparer la société de demain. Si l’on prend du recul, on remarque que les sociétés organisées ont toujours prévu des rites de transfert de savoirs, de comportements... C’est une manière de survivre ! Notre mission, à nous - enseignants, directeurs d’établissements, membre du corps éducatif -, c’est bien de préparer le futur. Quand une société n’a plus confiance dans son système éducatif c’est qu’elle n’a plus confiance dans les moyens qu’elle s’est donnée pour préparer son futur. Et pour moi, c’est très grave.

Aujourd’hui, trois ruptures viennent bouleverser le système éducatif traditionnel et provoquent en partie cette perte de confiance. Trois ruptures qui nous imposent de totalement repenser le fonctionnement de notre industrie de l’éducation – et j’utilise le terme industrie à dessein.

La première rupture, c’est la mondialisation. Quand je dis '5% de la population indienne possède un diplôme de l’enseignement supérieur', on se dit "ah oui, mais 5%, c’est peu...". Ça fait quand même 65 millions de personnes ! 65 millions de personnes qui parlent anglais. Et qui maîtrisent l’informatique aussi bien que nous. Là-bas, les diplômés sont payés 2500 euros par mois, ce qui leur permet d’avoir une grande villa, une belle voiture et le chauffeur qui va avec. Quand vous vous rendez compte de cela, vous vous rendez compte de la rupture qui s’est opérée, au niveau de l’enseignement bien sûr, mais aussi au niveau du marché du travail.

La deuxième rupture, c’est le numérique. Le numérique et la digitalisation de la société explosent les frontières de nos services intellectuels. Aujourd’hui, nous n’avons plus besoin d’écoles physiques ! Qui a encore besoin de venir à un endroit précis, à une heure précise, alors qu’il a accès à tout ce savoir, gratuitement, de chez lui, et en plus quand il veut et autant qu’il le souhaite ? Au moment où, en France, nous discutions des rythmes scolaires, la Khan academy a produit sa version francophone. En 10 jours, 800 000 personnes se sont inscrites ! C’est énorme. Et nous, nous demandions s’il fallait deux heures d’activité tel jour, ou plutôt une heure, ou plutôt tel autre jour... Je pense que cela en dit long.

La troisième rupture, enfin, est la question du financement. Je pense que le modèle actuel – l’enseignement libre et gratuit pour tous, c’est-à-dire financé par l’argent public – n’est plus tenable, pour de simples raisons macro-économiques. Je pense que ça, c’est fini. Il va donc falloir voir comment faire, comment réinventer le modèle économique."

D’une éducation normalisée à une
éducation éclatée
Vous prônez le fait que l'apprenant doit devenir "maître de son temps". Qu’entendez-vous par là ?

Bernard Belletante : "Face aux trois ruptures que je viens de décrire, on peut créer des châteaux-forts, bien sûr ; se raccrocher au prestige de la fonction ou que sais-je. Moi, je pense plutôt qu’il faut réagir. Comment ? Il faut avant tout passer d’une éducation normalisée à une éducation éclatée. D’une éducation par les stocks (de salles, de professeurs, de cours, de stages) à une éducation de flux.

On pourrait dire qu’aujourd’hui, nous tendons vers une sorte de système à la Netflix. Avant, si on voulait voir un film à la télévision, il fallait être dans son canapé, pile à l’heure du programme, sinon on loupait le début. Mais aujourd’hui, c’est dépassé ! Et c’est la même chose pour les étudiants. Les informations de bases sont disponibles, les outils aussi. Notre rôle, c’est de leur permettre de pouvoir contacter tel enseignant s’ils ont besoin d’informations complémentaires, d’une aide pour lancer un projet ou que sais-je. Il faut bien comprendre que nous ne sommes plus dans une économie du produit, mais dans une économie de l’usage.'

Comment changer alors le rapport traditionnel qu'entretient l'enseignement avec le temps et, plus largement, avec le lieu de cours physique ?

Bernard Belletante : "Pour ça, nous devons d’abord rompre avec la chaîne de valeur de l’éducation traditionnelle, qui est 1) production de savoir, 2) assimilation du savoir, et 3) remise du diplôme. Il faut sortir de ce schéma !

Nous devons ensuite rompre avec les espaces. Il faut apprendre à sortir de la salle de cours, des espaces d’enseignements traditionnels. Et je dirais même qu’il faut rompre avec l’espace national. L’Etat national n’a, aujourd’hui, plus les moyens pour cela. Je dirais même que la puissance publique nationale ne peut plus "embarquer" tout le monde, comme elle le faisait auparavant. Aujourd’hui, nous pouvons, nous, acteurs non-public, réunir des entreprises et 2500 personnes en demande d’emploi ! Si nous le pouvons, nous devons le faire.

Nous devons enfin réapprendre à apprendre. Et quand je dis apprendre, c’est tout au long de sa vie. C’est indispensable avec l’évolution de plus en plus rapide des métiers et du marché de l’emploi.

Voici le monde tel qu’il vient. Et voici le monde auquel nous devons préparer nos étudiants.

Les auteurs
Bernard Belletante Directeur général de l’EM LYON

Après avoir été directeur de KEDGE Business School à Marseille et Bordeaux. De 2010 à 2014, il a été président du Chapitre des Écoles de Management et administrateur de la Conférence des Grandes Écoles.

Fortement investi dans les problématiques des pays émergents, il a créé le Réseau Méditerranéen des Écoles de Management (RMEM) et occupé les fonctions de Vice-Président de l’Office de coopération économique pour la Méditerranée et l’Orient (OCEMO). Il est cofondateur du Mena Economic Forum et administrateur du World Entrepreneurship Forum.
@belletante

Christian Boghos directeur de la collection "L’instant qui suit", président de la Fondation ManpowerGroup, directeur général communication, marketing et influence de ManpowerGroup, et auteur.
@ChBogh